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Résumé : Quand on est en vacances, invité sur l’île au pastis en plein mois d’août, ce peut être le bonheur éthylico-pastoral. Mais quand une poupée se fait décapsuler façon Marie-Antoinette et qu’on retrouve son cadavre dans la chambre d’un juge… cela merdoie dans l’anis, c’est le pavé dans la mare, l’os dans le gaspacho et le boulet dans les pattes. Ruben Quinquet, commissaire sur le port de Marseille, se doit de prendre le manche et rassemble sa sanglante équipe de louftingues surdoués. On va voir ce qu’on va voir…

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***

L’air palpitait d’une paresse dorée. La mer elle-même se soumettait à cet argent facile qui polissait les angles. On déambulait dans les ruelles tapissées de photos par paquet de six, portraits du propriétaire de l’île, véritable bienfaiteur de l’humanité, Paul Ricard, encore plus sûrement empoisonneur méphitique à la forte odeur d’anis. S’il est un lieu où le culte de la personnalité a un sens, c’est bien sur l’île d’Embiez, urbanisée à la gloire du pastis.

Invité par un vague cousin, le commissaire Ruben Quinquet, dans sa chemise à fleurs, plissait les paupières pour dissimuler des yeux qu’il avait gros et ronds. Chaque matin, en se rasant, ses deux yeux le regardaient, le plongeaient dans un abîme sans fond de désespoir. Il y cherchait une lumière et il n’y voyait rien ! Donc, il plissait les paupières pour que d’autres ne se perdent pas dans ce fond marin, bleu et glauque.

Il faisait partie d’un groupe d’une quarantaine de personnes qui allait fêter l’anniversaire de mariage dudit cousin à l’Hôtel Hélios, bordant le port de plaisance. Ruben Quinquet n’avait rien à faire et l’amoncellement hétéroclite de personnages, liés par de mystérieuses attaches, l’intéressait. Toute une famille, alliés et amis, représente un réservoir à psychodrames non négligeable. Toujours fasciné par les arcanes du comportement humain, Ruben se délectait à l’avance du gâteau de liaisons apparemment incohérentes, d’attitudes convenues ou d’indifférences savamment orchestrées qui s’exprimeraient.

Pour l’heure, rafraîchi par une douche tiède à point, il découvrait posément, en sirotant un pastis, la mère du cousin Charles, une boulotte rigolote à la sympathique simplicité, prénommée Mireille, venue en compagnie de son second mari, court et large lui aussi. Ils étaient flanqués de Bernadette, amie aux allures de vieille fille, osseuse, bigleuse et souriante, sans doute desséchée par des années de célibat contraint.

D’un œil mou et apaisé, Ruben contemplait la forêt blanche de mâts des voiliers qui rendaient hommage à la tour dorée et orgueilleuse couronnant la colline de ses créneaux, alignés comme à la parade, survivance pseudo moyenâgeuse pour théâtre de pacotille, fierté d’un baron d’opérette.

Au second pastis, les paupières pesantes du commissaire ne se plissaient plus. Il avait la sensation d’être à point. C’était l’instant où il parvenait à cette légèreté de l’âme qui l’empêchait de labourer la glaise lourde et insipide d’un quotidien souvent tragique. Flotter à côté de ses pompes, c’est le rêve excentrique, excentré, c’est la sortie du cadre, c’est la liberté. Et sans cette sorte de liberté, il n’y a point d’existence, de perception extra-sensorielle du temps présent. Perception sacro-sainte qui lui avait permis de résoudre nombre d’énigmes énigmatiques, psychotiques, voire… barbituriques !

C’est à cette perception semi-alcoolique qu’il devait son bureau principal à Marseille, près du port. À part un flacon d’Armagnac, toujours coincé entre fesse et pantalon, il avait fâcheuse tendance à abuser des chemises à fleurs, façon Tahiti. On était à Marseille… mais quand même…

Au troisième pastis, il abordait la haute mer, lorsque Charles, avec une urbanité extrême, vint s’enquérir de son bien-être et du confort de sa chambre.

— Ça baigne Charles, ça baigne.

L’ingénieur, qui le connaissait de longue date, apprécia ce laconisme. Ruben pouvait tout aussi bien se lancer dans une tirade virant à la conférence sur des sujets les plus abscons. Il s’en tirait bien. Il ajouta :

— Je t’ai mis à la table de mon père ce soir. Un juge et un flic, cela devrait s’entendre !

Il s’éloigna.

Ainsi donc il va me pourrir la soirée, pensa Ruben.

— Alors Commissaire, comment va Marseille ?

Hé ben ça commençait bien…Vla’ti pas que l’affreux lui rentrait dans le lard direct… mais qu’est-ce qu’il avait fait à Charles pour mériter ça ? Ruben n’aimait pas les juges qui pouvaient relâcher les gonzes qu’il avait mis des mois à serrer.

— Marseille ? J’sais pas. Le port, ça va, y a toujours de l’eau. Et vous Juge ? Paris sent toujours le pourri ?

Éric Branle, retraité depuis deux ans, avait exercé à Paris. Il reniflait à vue de nez le taux d’alcoolémie de Ruben et prit le parti de rire et jura que l’on ne l’y reprendrait plus. Effectivement, de la soirée, les deux hommes ne s’adressèrent plus la parole. L’atmosphère tendue du côté du Juge se doublait des yeux rougis d’Hélène Lary, son amante sylphide, artiste peintre. Placé à côté d’une brunette entre deux âges, Ruben lui tint le crachoir un minimum, entre deux bouffées d’un mégot aux abois, pendant que le juge Branle virevoltait sur la piste de danse avec sa dernière conquête, magnifique fée d’un mètre soixante-quinze aux cheveux longs et pâles, moulée dans une robe diaphane. Celle dont les yeux rougis démentaient un bonheur exempt de nuages.

Ouvrant les paupières qu’il avait de plus en plus lourdes dans un effort surhumain, Ruben chercha quelque part sur son bras gauche une montre qui n’affichait plus l’heure depuis des lustres, à laquelle il tenait beaucoup et décida qu’il était deux heures du mat. Il pouvait dignement se retirer. Il s’abattit sur un plumard de deux mètres de large qui l’accueillit bras ouverts. Ronflant avec l’élégance d’un TGV lancé plein gaz, il s’apprêtait à traverser le restant de nuit dans la plus totale inconscience.

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Les Enquêtes de Ruben Quinquet© 2013 par Charly Green, Numeriklivres. Tous droits réservés.

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